LE MOT KASÉKÒ serait la créolisation de l’expression : « casser le corps », ce qui donne « Kasé-Kò » et simplifié en « Kasékò ». Mais il n’est pas à exclure que ce terme soit d’origine africaine, en effet, des lieux portent ce nom sur le continent africain comme en RDC et pourrait signifier « moquerie » ou « moqueur ».

C’est le nom donné au rythme au tambour guyanais le plus populaire ainsi qu’à la danse qui l’accompagne. Ce mot  est passé aujourd’hui dans l’usage courant pour désigner, à tort, les rythmes traditionnels au tambour dans son ensemble, ce qui est là pour confirmer combien cette musique et cette danse passionnent des Guyanais — et qui explique le choix de ce nom pour ce site.

Origine

Le Kasékò est sans conteste une musique guyanaise. C’est un rythme autogène c’est à dire qui a été créé sur place par les Afro-Guyanais. L’apport Africain est indéniable, mais il s’est transformé en fonction des nouvelles données culturelles dont s’est enrichie la Guyane.

Les peuples qui ont été arrachés du Golfe de Guinée en Afrique de l’ouest, et transportés — déportés — pour être mis en esclavage en Guyane, sont devenus les ancêtres des Guyanais créoles. Ils appartenaient pour la majorité au groupe Akan, qui comprend plusieurs ethnies tels que les Yorouba, les Baoulé… Ce sont ces Africains opprimés qui ont créé les premières bases de la culture créole Guyanaise et qui ont élaboré la musique créole au Tambour, dont une de ses composantes est le Kasékò.

Cette musique, comme dans toutes les colonies françaises du Nouveau Monde d’alors, s’est appelée « Kalennda ». Tous les premiers écrits — tel le Code Noir (1685) où était résumé l’ensemble des lois devant régler la vie des esclaves, en réalité pour réglementer les rapports entre Blancs et Noirs — qui ont décrit quelque peu les amusements de ces derniers, citent en effet « le Kalennda » (mot d’origine Guinéenne) ou « Caleindre » (en espagnol).

D’après Messieurs Sully-Cally et Lezin dans leur ouvrage « Musiques et danses afro-caraïbes » :

« La Kalennda est dansée dans toute la Caraïbe, seulement elle change de nom selon la région [et devient] Congo à Cayenne. Cette danse vigoureuse mais stylisée, fait penser à un flirt amoureux rythmé au son d’un ou de plusieurs tambours entrecoupées de ‘breaks’ violents; dans une ambiance surchauffée, l’assistance clame sa joie en tapant des mains, des pieds pour encourager l’évolution des danseurs. En géneral elle se danse par couple… »

Ce qui n’est pas sans rappeler les évolutions des couples dansant le Kasékò actuel. Certains musicologues et certains historiens, tel Vincent Huyghues-Belrose, remarquent qu’elle n’existe plus sous ce vocable et aurait pris le nom de Kasékò :

« La Kalennda est de toutes les danses populaires de Guyane la plus anciennement attestée, la plus souvent décrite par des témoins guyanais. Elle a pourtant disparu sous ce nom, remplacée par Kasékò, de la même façon qu’aux Antilles, où sous la Révolution, elle prend le nom anglais de Biguine. » 

Les danseurs et leurs « Nika »

Il suffit d’assister à une « swaré tanbou » pour prendre toute la mesure de ce qu’est le Kasékò. Pour saisir le sens de ce mot, il suffit de regarder les couples évolués au rythme des tambours.

« Kavalyé-a ka bay so nika, é kavalyèr-a ka balansé, tournen-viré ké pavwézé ! »

Effectivement les corps des danseurs, principalement ceux des hommes se cassent. Le Kasékò étant une danse de séduction, les cavaliers se doivent de montrer leur virilité à leurs cavalières par leurs « Nika ». Les « Nika » sont une série de gestes effectués par les danseurs durant leurs évolutions. Ils comprennent différents pas, des sauts, sautillements, pirouettes, une succession d’équlibres et de déséquilibres, où le cavalier feinte la chute, mais toujours contrôlés et maîtrisés.

Un spécialiste précise :

« Un “ Nika ” est un geste dont l’esthétique est personnelle à chaque danseur qui s’en sert justement afin de personnaliser sa danse. Un bon danseur est celui qui sait exécuter un certain nombre de « Nika » les plus originaux ou les plus gracieux. Certains de ces “ Nika ” sont de véritables petites acrobaties qui ont nécessité de nombreuses heures de répétition et une forme physique à toute épreuve […] ».

Ainsi il est difficile de distinguer ce qui est propre à la danse de la création du danseur.

Les danseurs d’antan s’inspiraient des mimiques, des attitudes, des postures, de la démarche de certains animaux pour créer et personnaliser leurs « Nika ». Ainsi ceux-ci nous ont légué entre autres :

 

  • le « Nika Makak » (les pas du singe),
  • le « Nika Krobo » (le pas du Vautour),
  • le « Nika Kayman » ou « Nika Léza » (le pas du Caïman ou le pas du Lézard),
  • le « Nika Tamannwè » (le pas du Tamanoir, ou grand fourmilier)
  • le « Nika Awérou » (le pas de la Cigogne)…
    Sans parler des pas plus « classiques » sauts, sautillements et pirouettes, déjà cités précédemment, des virevoltes, des entrechats, des pas glissés, chassés, les pas du boiteux, de l’homme ivre, « djokoti » (accroupi) etc…

    Les cavalières et leurs « Kanmza »

    Les cavalières, quant à elles, ‘ objet de désir ’, savent aisément tenir leurs cavaliers en haleine. Avec leurs jambes, leurs bras, leurs hanches, leur « Kanmza », elles se balancent (balansé), tournent (tournen-viré) font des allers-retours (palaviré), ondulent, se rapprochent lentement, s’écartent rapidement, et participent au simulacre de séduction (pavwézé, dodiné). Elles ont leurs pas bien à elles. Ce sont par exemple le pas glissé, le pas du boiteux, le « ti pa fronmi » (les petits pas de fourmis)…

    D’autres pas animent la danse des cavalières. Ceux-ci sont plus basés sur les coups de reins ou de ventre, et les rotations des hanches. Mais ces mouvements sont variables car ils dépendent de la chanson, et de la chanteuse. Les chants « Bésé pran yanm-an ; Nana Ovil-ô ; Apiyé o denndé ; Djab-la ka pisé ; Pa ignoré di sa »  ont chacun une chorégraphie bien précise, dans laquelle figurent les fameux « koutren », déhanchements. La cavalière lors de l’exécution de la danse Kasékò tient les deux pans de son « Kanmza » et les soulèvent alternativement.

    Le « Kanmza » (du mot portugais « Camisa », qui signifie chemise ou du français « Camisard » ) est un rectangle de tissu que les Guyanaises nouent autour de la taille. Il existe plusieurs types de

  • Le simple « Kanmza uni » que portaient les gens d’humble condition.
  • Le « Kanmza konvwé » est confectionné à partir de plusieurs chutes, il s’agit d’un patchwork.
  • Le « Kanmza groblé » est réalisé à partir du tissu « gros bleu » et est surtout utilisé pour le travail d’abattis (du jardin potager – culture sur brûlis).
  • Le « Kanmza rayé » que les dames des classes sociales aisées se confectionnaient avec des riches tissus qu’elles avaient les moyens de s’offrir.Le Kasékò se danse en bleu de travail, ou en « ròb gòl » c’est-à-dire en tenue d’intérieur dans les groupes folkloriques, mais aussi avec n’importe quelle tenue lorsqu’on prend part à un Kasékò qui vient clôturer une soirée populaire.

 

« Swaré Kasékò »

C’est une danse rurale exécutée à la fin des travaux et qui serait passée progressivement en milieu urbain, pour devenir une danse de clôture, de fin de bal. Mais de nos jours, bien qu’ayant gardé sa fonction de rythme d’amusement et de défoulement, de plus en plus souvent, on n’attend plus la fin d’une prestation, d’un bal folklorique pour danser le Kasékò. D’ailleurs certaines soirées sont entièrement dédiées à ce rythme et à sa danse. En dehors de celles-ci, les chants de Kasékò ou la danse elle-même débutent souvent les rencontres et les soirées amicales, sans doute à cause du côté entraînant de ce rythme.

Les musiciens et leurs « tanbou »

Pour jouer le Kasékò, il faut de bons « tanbouyen » (joueurs de tambour). Il en faut trois et un « bwatyé », ou joueur de « Tibwa (ou ti-bwa) », soit un total de quatre personnes. Chaque joueur à une fonction bien précise. Pour un bon Kasékò on  utilise trois tambours : ce sont le « tanbou Foulé », le « tanbou Koupé ou déKoupé » et le « tanbou Plonbé ».

Kasékò et MTC

Ces dernières années la popularité du Kasékò n’a cessé de croître. On a d’ailleurs vu l’apparition de la « MTC », pour Musique Traditionnelle Colorée.
– Le groupe Wey nov avec son titre « Belle Guyanaise » introduisit le rythme traditionnel « Débòt » sur des instruments acoustiques et électriques.
– Le chanteur Daniel Sinaï alias « Dany Play » introduisit aussi un Débòt sur le titre « Insupportable ».
– Par la suite Robert Dédé développa ce genre : traditionnel avec moderne.
– Le groupe Inspiration se fit remarquer avec leur titre « Zot tandé » qui se termine par un Kasékò et interprété par Iliana Bannis.
– Victor Clet a aussi fait une excellente intégration d’un Kanmougwé dans un cha-cha-cha sur son titre « Tanbou ».

D’autres artistes guyanais, comme Djabar, utilisent les rythmes traditionnels comme base, et notamment le rythme du Kasékò dans leurs compositions, ou encore font des emprunts ou des combinaisons avec les paroles issues des chants folkloriques comme le fait Chris Combette. De plus en plus d’artistes traditionnels marient à leurs compositions des arrangements d’instruments acoustiques (guitare, banjo…). Le rôle des interprètes de talent tels que Émilie Sébéloué, Nadine Léo ou encore Silo, ont aussi contribué à raviver l’engouement pour le Kasékò et la musique traditionnelle.

Les Guyanais restent très attachés à leur Kasékò au point que celui-ci est bien souvent inclus dans leurs soirées festives. Comme dit plus-haut, bien qu’ayant gardé sa fonction de rythme d’amusement et de défoulement, de plus en plus souvent, on n’attend plus la fin d’un bal folklorique pour danser le Kasékò. Les soirées Kasékò sont d’ailleurs, aujourd’hui, très appréciées. Le retour à la culture et à la musique traditionnelle est de surcroît un des ciments de l’affirmation identitaire de nombreux guyanais, et pour d’autres un des éléments de leur quête culturelle.


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